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E.M. Cioran
Rasinari, Rumania,
1911 - París, Francia, 20 de junio 1995
Les
Syllogismes de l'amertume
Histoire
et utopie
Précis
de décomposition
Creo en la salvación
de la humanidad, en el porvenir del cianuro.
Soy un cobarde,
no puedo soportar el sufrimiento de ser feliz.
J'ignore totalement pourquoi il faut faire quelque chose ici-bas,
pourquoi il nous faut avoir des aspirations, des espoirs
et des rêves.
Le fait que j'existe prouve que le monde n'a pas de sens.
Pour être sincère, je devrais avouer que je me fiche pas mal
de la
relativité
de notre savoir, car ce monde ne mérite pas d'être connu.
Seul un médiocre souhaitera, pour mourir, atteindre le stade de
la vieillesse. Souffrez donc, enivrez-vous, buvez la coupe du plaisir jusqu'à
la lie, pleurez ou
riez, poussez des cris de joie ou de désespoir- il n'en
restera rien de toute
manière. Toute la morale n'a d'autre but que de transformer cette
vie en une somme d'occasions perdues.
Puisque le renoncement et la solitude ne peuvent me valoir
l'éternité,
puisque je suis destiné à mourir comme tous les autres,
pourquoi mépriserais-je
qui que ce soit, pourquoi brandirais-je ma
propre voie comme
la seule véritable?
Qui ne practise pas avec le diable n'a aucune raison de vivre,
car le diable exprime
symboliquement la vie mieux que Dieu lui-même.
Oeuvrer de toutes ses forces pour le seul amour du travail, tirer
de la joie d'un effort
qui ne mène qu'à de accomplissements sans valeur,
estimer qu'on ne peut
se réaliser autrement que par le labeur incessant-
voilà une chose
révoltante et incompréhensible.
Personne ne fait de la psychologie par amour: mais plutôt par une
envie sadique d'exhiber
la nullité de l'autre, en prenant connaissance de
son fond intime, en
le dépouillant de son auréole de mystère.
Il me suffit d'entendre quelqu'un parler sincèrement d'idéal,
d'avenir, de philosophie,
de l'entendre dire "nous" avec une inflexion d'assurance, d'invoquer les
"autres", et s'en estimer l'interprète,- pour
que je le considère
mon ennemi.
Après chaque conversation, dont le rafinement indique à lui
seul le niveau d'une civilisation, pourquoi est-il impossible de ne pas
regretter le Sahara et de ne pas envier les plantes ou les monologues infinis
de la zoologie?
Comme il est malaisé d'approuver les raisons qu'invoquent les êtres,
toutes les fois qu'on se sépare de chacun d'eux, la question qui
vient à
l'esprit est invariablement
la même: comment se fait-il qu'il ne se tue pas?
Tous les êtres sont malheureux; mais combien le savent?
Pouvoir disposer absolument de soi-même et s'y refuser, est-il don
plus mystérieux?
La consolation par le suicide possible élargit en espace
infini cette demeure
où nous étouffons.
Nous ne sommes nous-même que par la somme de nos échecs.
Par quelle supercherie deux yeux nous détournent-ils de notre
solitude? Est-il faillite
plus humiliante pour l'esprit?
Antiphilosophe, j'abhorre toute idée indifférente: je ne
suis pas
toujours triste, donc
je ne pense pas toujours. Quand je regarde les idées,
elles me paraissent
plus inutiles encore que les choses; aussi n'ai-je aimé
que les élucubrations
des grands malades, les ruminations de l'insomnie,
les éclairs
d'une frayeur incurable et les doutes traversés de soupirs
Nous méprisons à juste titre ceux qui n'ont pas mis à
profit leurs
défauts, qui
n'ont pas exploité leurs carences, et ne se sont pas enrichis
de leurs pertes, comme
nous méprisons tout homme qui ne souffre pas
d'être homme
ou simplement d'être. Ainsi l'on ne saurait infliger offense
plus grave que d'appeler
quelqu'un "heureux", ni le flatter davantage
qu'en lui attribuant
un "fond de tristesse"... C'est que la gaité n'est liée à
aucun acte important
et, qu'en dehors des fous, personne ne rit quand il
est seul.
L'idée du néant n'est pas le propre de l'humanité
laborieuse: ceux
qui besognent n'ont
ni le temps ni l'envie de peser leur poussière; ils se résignent
aux duretés ou aux niaiseries du sort; ils espèrent: l'espoir
est
une vertu d'esclaves.
Toute amertume cache une vengeance et se traduit en un système:
le pessimisme,- cette
cruauté des vaincus qui ne sauraient pardonner à la
vie d'avoir trompé
leur attente.
J'appelle simple d'esprit tout homme qui parle de la Vérité
avec conviction: c'est qu'il a des majuscules en réserve et s'en
sert naïvement,
sans fraude ni mépris.
Et avec quelle quantité d'illusions ai-je dû naître
pour pouvoir en
perdre une
chaque jour!
Ne jamais demander
au langage de fournir un effort disproportionné à
sa capacité
naturelle, ne pas le forcer en tout cas à donner son maximum. Évitons
la surenchère des mots, de peur que, fourbus, ils ne puissent plus
trimballer le fardeau d'un sens.
L'Enfer - aussi exact qu'un procès-verbal; Le Purgatoire
- faux comme toute
allusion au Ciel; Le Paradis - étalage de fictions et
de fadeurs... La Trilogie
de Dante constitue la plus haute réhabilitation
du diable qu'ait entreprise
un chrétien.
Les nuits blanches
sont d'une importance capitale!
Le type qui se lève le matin après une nuit de sommeil a
l'illusion de commencer
quelque chose.
(À propos de
Dostoïevski:)
Je n'aimais que les grands malades, à vrai dire, et, pour moi,
un écrivain
qui n'est pas malade est presque automatiquement un type
de second ordre.
Je relus les mystiques, mais ce que j'aimais en eux c'était le côté
excessif et surtout le fait qu'ils parlaient avec Dieu d'homme à
homme,
si j'ose dire...
Les poètes, bien sûr, m'ont passionné. Mais il y a
aussi ce
phénomène
très balkanique: le raté, c'est-à-dire le type très
doué qui
ne se réalise
pas, qui promet tout et ne tient pas ses promesses.
Mes grands amis en
Roumanie n'étaient pas du tout des écrivains,
mais des ratés.
(À propos d'un
grand ami roumain:)
C'était un très gros type qui donnait l'impression d'être
très prospère et serein. Il
n'était pas méchant, il n'était pas salaud, mais il
était incapable d'avoir la moindre illusion sur quoi que ce soit.
Cela représente aussi une forme de la connaissance - car, au fond,
qu'est-ce que la connaissance,
sinon la démolition
de quelque chose?
Moi, je connais beaucoup de gens qui ont écrit des romans et qui
ont échoué
- même Eliade a écrit beaucoup de romans et il a échoué...
La vie est supportable uniquement parce que l'on ne va pas
jusqu'au bout.
La lucidité
complète, c'est le néant.
Je suis très sensible au phénomène de l'ennui. Je
me suis ennuyé
toute ma vie - et
la littérature tourne autour de l'ennui, c'est le néant
continu. Moi-même,
j'ai vécu le phénomène de l'ennui peut-être
de
façon pathologique,
mais je l'ai fait parce que je voulais m'ennuyer.
Le problème
est que quand on s'ennuie partout, c'est fichu, n'est-ce pas?
Bach est un dieu pour moi. Il m'est inconcevable de penser
qu'il y a des gens
qui ne comprennent pas Bach, et pourtant cela existe... Quelqu'un qui n'est
pas sensible à la musique souffre d'une infirmité énorme.
Donc rien de ce qui fait le sens de la musique ne passe dans
l'écriture.
Et pourquoi écrire dans ces conditions? Et de toute façon
pourquoi écrire
en général?... Tout le monde écrit trop d'ailleurs.
Donc celui qui écrit c'est quelqu'un qui se vide. Et au bout
d'une vie, c'est le
néant. C'est pour cela que les écrivains sont si
peu intéressants.
(À propos de
ses premières années à Paris:)
Il fallait tout faire pour ne pas gagner sa vie. Pour être libre,
il faut supporter
n'importe quelle humiliation et c'était presque le
programme de ma vie...
Cependant, comme j'avais décidé de tout
accepter, sauf faire
ce que je n'aime pas, ça compliquait énormément
ma vie... Tout cela
a disparu, c'est fichu maintenant.
On ne peut pas
vivre totalement en paradis - je veux dire en parasite.
Les seules années importantes sont celles de l'anonymat.
Être inconnu,
c'est une volupté.
Ce n'est pas la
peine de faire des phrases, etc.
(À propos du
communisme:)
Le drame de ces
régimes, c'est l'optimisme obligatoire.
(À propos de
la démocratie en Roumanie:)
Les concepts purs
n'ont aucune chance dans les Balkans.
Une promenade au cimetière est une leçon de sagesse presque
automatique. Moi-même, j'ai toujours pratiqué ce genre de
méthodes;
ça ne fait
pas très sérieux, mais c'est relativement efficace...
Si vous avez la conscience
du néant, tout ce qui vous arrive garde
ses proportions normales
et ne prend pas les proportions démentes
qui caractérisent
l'exagération du désespoir.
En fin de compte, l'expérience de la vie, c'est l'échec.
Ce sont
surtout les ambitieux,
ceux qui se font un plan de vie, qui sont touchés,
ceux qui pensent à
l'avenir. C'est pour cela que j'envoie les gens au cimetière.
Je trouve qu'il ne faut plus écrire, il faut savoir renoncer...
Et puis je me dis
que j'en ai assez de pester contre le monde et contre
Dieu, ce n'est pas
la peine.
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