Excusez-moi
de vous importuner avec mes innombrables lettres mais,
je vous le répète, j’ai à me plaindre
d’une chose grave contre la société et
le monde actuel. Tout le monde dans le monde des lettres
déplore cent ans après sa mort la fin sinistre de la vie
du poète Gérard de Nerval, mais qui parmi ses amis aurait
eu l’idée de l’éviter ou de la soulager. Mon cas actuel
n’est pas sans analogie avec le sien. Car la soi-disant
folie de Gérard de Nerval fut le résultat d’une masse concertée
d’envoûtements venus de
tous les jaloux de ses sublimes poèmes des Chimères
qui sont au sommet
de tout ce que l’homme ait jamais écrit et pensé.
Gérard de Nerval s’en
est rendu conscience mais il a sombré et il est
mort. En ce qui me concerne,
je n’ai pas sombré et ne sombrerai pas et je ne
crois pas que je mourrai
de sitôt, mais bien que la liberté m’ait
été rendue ici je ne peux parvenir à sortir parce
qu’on empêche par envoûtements les personnes qui doivent
venir m’apporter de quoi vivre dehors de venir
me rejoindre ici. Vous connaissez Anie Besnard et
une histoire bizarre la concerne, c’est qu’elle
a pris le train le 14 octobre 1944, à
la Gare d’Orléans je crois, pour venir
me retrouver ici, n’est jamais parvenue,
s’est dissoute peut-être dans les étoiles
souterraines, par assassinat entre Paris et Rodez,
a été remplacée
par un sosie où paraît-il, son peresprit
est revenu et non elle, mais son peresprit étant
là elle se croit Anie Besnard et habite en
effet 45 quai
Bourbon. Vous avez vu bien des cataclysmes
célestes et spatiaux entre
Paris et Rodez et m’avez vu bien souvent me battre
ici comme sur la montagne des Tarahumaras avec le
monde dit occulte et qui n’est que l’émission
poudroyante infectieuse de la crapule abdominale de
tous les
gens. J’ai une autre amie qui voulait
venir me voir, Catherine Chilé,
qui fut infirmière à l’hôpital
Saint-Jacques sous le nom de Mlle Seguin,
qui a quitté Paris en mai
1945 dernier et qui est morte d’épuisement
dans
un champ dans sa lutte avec les
envoûtements qui voulaient l’empêcher
de parvenir ici. Et je ne sais pas ce qu’on a fait
de son cadavre. - Raymond
Queneau a voulu me voir à la Noël 1943, avec
des aliments, sucre, riz,
beurre, confitures, pain, on l’a
fait tomber malade, pour le forcer à
m’oublier, et je n’ai plus de ses nouvelles. Est-il
lui aussi devenu par
magie un autre qui ne m’aime plus
et me renie quand c’était un de mes meilleurs
amis ? Et depuis hier soir dimanche 2 décembre
à 10 heures
n’est-il pas de nouveau éclairé
? - Voudriez-vous, s’il vous plaît, éclaircir
tout cela. Merci et de tout cœur.